Le savetier et les babouches d’or

« C’est ainsi que me promenant parmi ceux de mon peuple dans le delta du soir, où tout se défait, je les ai considérés dans leurs vieux vêtements fripés sur le seuil de leurs humbles échoppes, se délassant de leur activité d’abeilles, et je m’intéressais moins à eux qu’à la perfection du gâteau de miel auquel ils avaient tout le long du jour collaboré. Et je méditais devant l’un d’entre eux qui était aveugle et qui avait de plus perdu sa jambe. Si vieux, si moribond, tout geignant comme un vieux meuble chaque fois qu’il se remuait et qui répondait lentement car il était très vieux en âge et perdait la clarté des mots, mais qui devenait de plus en plus lumineux et clair et compréhensif dans l’objet même de son échange. Car de ses mains tremblantes il ajoutait encore son travail devenu élixir de plus en plus subtil. Et lui, s’évadant si merveilleusement de sa vieille chair racornie, devenait de plus en plus heureux, de plus en plus inattaquable. De plus en plus impérissable. Et mourant, ne le savait point, les mains pleines d’étoiles…

[…]

Et je passai devant mon savetier à la jambe unique occupé d’embellir de filigranes d’or ses babouches et je compris bien, malgré qu’il n’eût plus de voix, qu’il chantait :

« Qu’y a-t-il, savetier, qui te rend si joyeux ?

Mais je n’écoutai point la réponse, sachant qu’il se tromperait et me parlerait de l’argent gagné ou du repos. Ne sachant point que son bonheur était de se transfigurer en babouches d’or. »

Citadelle, VI, Antoine de Saint-Exupéry